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Cent ans d'anticommunisme en Europe et dans les Amériques

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Cent ans d'anticommunisme en Europe et dans les Amériques

Si la réflexion en Histoire sur la permanence dans le temps des structures politiques et sociales mais aussi mentales héritées des logiques d'empire est essentielle, il convient aussi de s'interroger sur les formes de communauté post-impériales qui émergent au XXe siècle, à l'heure des masses, que celles-ci s'inscrivent dans le cadre de la nation ou qu'elles envisagent son dépassement. Nous entendons par "formes de communauté" des processus sociaux, économiques, politiques, culturels qui sont le fruit de circulations et de réceptions et recréations d'idées, de pratiques et d'imaginaires complexes. Les architectures qui en découlent nous paraissent façonnées par des formes de violence inédites qui restent un des marqueurs principaux du XXe siècle. La violence est décuplée, entre autres choses, par les enjeux la démocratisation des sociétés et l'inclusion des masses dans la vie politique, mais aussi par l'extension de moyens scientifiques et technologiques qui accélèrent et amplifient les processus circulatoires - souvent à l'œuvre auparavant.

Le XXe siècle naît en effet avec les grandes révolutions sociales - mexicaines et russes - et la déflagration de la Guerre civile européenne - qui a des répercutions à l'échelle du monde - pour finir dans l'effondrement de l'Union Soviétique et la dissolution des Etats-Nations dans la logique marchande qui visent à structurer tous les échanges sociaux. Ces événements-monstres sont traversés par l'anticommunisme, une tradition politique qui a joué un rôle central dans la construction d’un commun à l’échelle planétaire. Pour des groupes sociaux qui n’avaient pas nécessairement de contact entre eux auparavant, cette idée « anticommuniste » a permis de faire communauté au XXe siècle car elle est venue questionner les cadres territoriaux, les formes de gouvernance hérités du passé et les structures mentales, conduisant à  une redéfinition du politique. L’anticommunisme, comme meta-discours politique mais aussi comme politisation ordinaire, doit être pensé comme une force plurielle qui a été présente en Occident depuis cent ans, s'accommodant parfois d'un libéralisme de libre marché, parfois d'encycliques papales influencée par le corporatisme et souvent de doctrines d'origine militaire, comme la théorie de la Guerre contre-révolutionnaire ou celle de la Sécurité nationale.

Cette journée d'étude vise à mettre en lumière les manifestations historiques de l'anticommunisme dans les Amériques et en Europe depuis sa apparition, afin d'identifier des évolutions, des changements mais aussi des motifs récurrents. Il s'agira aussi de s'interroger sur la survie de l'anticommunisme après la chute du bloc socialiste en 1989, celui faisant preuve d'une puissance et d'une capacité d'adaptation lui permettant de trouver de nouveaux alliés politiques et sociaux face à un ennemi réélaboré sur le plan intellectuel et affectif. A titre d'exemple, la victoire du candidat à la présidence de la République au Brésil en 2018, Jair Bolsonaro, est due à une vitalité surprenante et apparemment irrationnelle du discours, des identités et des pratiques anticommunistes, dans un pays où le Parti communiste a toujours eu un rôle minime dans la vie électorale et politique de ce pays. C’est pourquoi la compréhension de cette idée « anticommuniste » si proteíforme doit passer par une prise en compte des dynamiques de socialisation et d'individuation, de migrations et de circulations, d'échanges et d'affiliations, de restructuration des espaces géographiques et politiques propres au XXe siècle.

Une première réflexion sur le contenu idéologique et les pratiques de l'anti-communisme met en évidence le fait qu'il ne peut et ne doit pas être compris exclusivement comme une réaction prévisible ou inévitable à l'activité politique et symbolique du militantisme et des idées de la gauche. En cela, l'anticommunisme est ambigu car, malgré sa permanence dans le temps, il n'a pas toujours eu comme préoccupation centrale ou exclusive la lutte contre le communisme. Dans le cas de la Guerre civile espagnole, nous trouvons dans le même camp républicain des anticommunismes d'origine anarchiste, trostskiste, libérale et socialiste dont le but principal est de construire une société nouvelle. L'anticommunisme du général De Gaulle est un autre exemple intéressant. Il ne peut en effet concevoir le communisme comme un régime possible et viable en France, car son avènement signifierait, ni plus ni moins que la fin de "la civilisation et la nation française", événement qu'il ne peut concevoir. Ne les considérant donc pas comme une menace réelle, il a pu s'allier avec les communistes lors de la Seconde Guerre mondiale et après celle-ci, établir des relations diplomatiques et commerciales avec l'URSS, alors que dans le même temps, il donnait l'impression de se méfier de son principal allié, les USA d'Amérique. Dans le contexte de la décolonisation, les relations entre indépendantistes et les partis et mouvements se réclamant du communisme ont aussi été très conflictuelles, alors que la libération des peuples vivant sous le joug de la colonisation a toujours été un objectif central de ces derniers. A l'exception de cas du Vietnam, où la direction du mouvement anticolonial est aux mains des communistes, beaucoup de mouvements nationalistes dans le monde arabo-musulman et en Afrique noire sont farouchement anticommunistes ou très méfiants envers les partis communistes.

En Amérique, au nord comme au sud, l'anticommunisme a exercé, tout au long du XXe siècle, une influence certaine sur l'évolution politique du continent. Il est en effet impossible de comprendre la culture politique étasunienne sans prendre en compte ce paradoxe évident d'un anti-communisme extrêmement virulent dans un pays qui n'a connu qu'un parti communiste étique depuis les années 1920. Plus au sud, l'anticommunisme a pris racine dans les idéologies racistes existantes comme en témoignent les raids d'extermination des Amérindiens guatémaltèques pendant la Guerre froide. L'anticommunisme a, par ailleurs, été le moteur de bon nombre des dictatures du Cône sud, inspirées par la doctrine de la Sécurité nationale entre les années 1960 et 1990, mais il est aussi au coeurs de l'engagement des gouvernements réformistes et démocrates chrétiens du Venezuela et du Chili après la Révolution cubaine.

Enfin, il est possible de prendre en considération un autre type d'anticommunisme qui n'est pas strictement idéologique, mais qui s'est construit autour de la peur suscitée par les méthodes communistes et les formes de l'engagement total des militants de cette cause. C'est pourquoi l'anticommunisme s'est nourri des atrocités - parfois fantasmées - commises par le Régime soviétique, ses satellites ou des partis et mouvements communistes de par le monde. Dans le cas de la France, on peut dater ce phénomène juste après la Révolution bolchevique, lorsque la célèbre affiche du "moujik tenant dans sa bouche ensanglantée un couteau" a été imprimée et diffusée à des millions d'exemplaires lors des élections de 1919. Cette forme d'anticommunisme fondée sur une "violence inhérente au communisme" a connu des périodes d'accalmie et d'autres de grande effervescence qu'il conviendra de comprendre afin d'en réaliser une périodisation précise. Curieusement, en Europe, cet anticommunisme a atteint son apogée avec la publication du Livre noir du communisme, en 1997, c'est-à-dire très tardivement, à une époque où le communisme avait déjà disparu en Russie.

La journée d'étude que nous proposons ici sur la thématique de l'anticommunisme fait suite à un dossier de revue, portant spécifiquement sur les droites latinoaméricaines pendant la Guerre froide, que nous avons coordonné pour les Cahiers des Amériques latines de l'Institut des Hautes Etudes sur l'Amérique latine en 2015 et plus généralement d'une réflexion menée au sein d'une équipe de chercheurs internationale structurée autour de L@s Derechalog@ et du groupe CLACSO "Derechas contemporáneas: dictadura y democracia". Il s'agit pour nous de dépasser ce cadre géographique et historique. Cet événement sera donc centré essentiellement sur les mouvements, courants de pensée situés à la droite du spectre politique. Il nous a toutefois paru fondamental d'aborder cette question en ouvrant le spectre chronologique à l'ensemble du XXe siècle car ce phénomène est apparu il y maintenant une centaine d'années. De même, il n'était pas concevable de travailler sur cette thématique sans prendre en compte un espace géographique qui permette de comprendre les circulations d'acteurs, de courants pensées, de répertoires d'action et de tout un imaginaire politique très ample qui va plonger ses racines jusqu'en Asie si l'on pense à la terrible répression du mouvement communiste indonésien, pour ne citer que lui, mais aussi en Afrique comme cela a été évoqué ci-dessus.

Programme

9h / Accueil des participants et du public et présentation de la journée d'études : Ernesto Bohoslavsky / Stéphane Boisard

9h30 / Jordi Canal (École des Hautes Études en Sciences Sociales de París) : L'anticommunisme et les idées complotistes dans les droites conservatrices et réactionnaires espagnoles au XXe siècle
10h/ Ismael Saz (Universitat de València) : Anticomunismo y dictaduras. El caso de España"
10h30 / Antonio Costa Pinto (Universidade de Lisboa) : Corporatisme et  "démocratie organique". Le modèle anticommuniste  du salazarisme
11h / Bertrand Vayssière (Université Toulouse 2 - Jean-Jaurés): Spectre communiste et idée européenne: les interférences de deux transcendances
11h30 / Débat

12h30 - 14h / Pause déjeuner

14h / Coralie Razous (Université Toulouse 2 - Jean-Jaurés) : L’anticommunisme comme patrie chez les intellectuels péruviens José de la Riva-Agüero et Francisco García Calderón dans l’Europe de l’entre-deux-Guerres.
14h30 / Rodrigo Nabuco de Araujo (Université de Reims): Anticommunisme et guerre révolutionnaire dans les doctrines de l’école supérieure de guerre de Rio de Janeiro
15h / Ernesto Bohoslavsky (Professeur d'Histoire contemporaine de l'Amérique latine, Universidad Nacional del General Sarmiento - Argentine) : Les réseaux de l'anticommunisme asiatique et les dictatures sud-américaines (1972- 1983)
15h30 / Débat

16h / Pause café

16h30 / María Julia Giménez (Doctorante Universidade de Campinas, Brésil - Invitée au FRAMESPA Toulouse ) : L'anticommunisme dans les réseaux néolibéraux en Amérique latine : le cas de la Fondation Internationale pour la Liberté
17h / Barry Cannon (Maynooth University, Ireland and Ybiskay González, Newcastle University, NSW, Australia) : Democracy as Market: Democracy and anti-communist discourse among the Venezuelan Opposition.
17h30 / 18h30 / Stéphane Boisard & Ernesto Bohoslavky : Débat et Conclusions 

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Dernière mise à jour le 04/02/2020 - 14:33