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Espaces réels, lignes imaginaires dans les Andes 16e-21e siècles

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19/06/2020

Journée d’études internationale

Campus de Nanterre - Salle des conférences du bâtiment Max WEBER

Vendredi 19 juin 2020 - En visioconférence depuis https://join.skype.com/dbl5FxtE43vW

Cette journée d’études internationale s’inscrit dans une réflexion plus vaste, articulée avec le projet quinquennal du CRIIA – EA 369 Études romanes « Territoires en mouvement dans les mondes hispaniques du Moyen Âge à l’époque contemporaine ». Elle se présente comme un approfondissement resserré de ce dernier. Elle s’inscrit également, pour l’approche de la période contemporaine, dans le projet quinquennal « Développement et environnement » de l’UMR 8586 Prodig – IRD Paris 1 – Panthéon Sorbonne.

D’une part, la JE se penche sur une aire géographique précise : la zone andine. D’autre part, elle explore plus particulièrement un des axes définis dans le projet quinquennal du CRIIA : « Déplacements et reconfigurations des territoires ».

Ces territoires sont, en l’occurrence, des espaces qui se présentent tout à la fois comme réels et imaginaires. Ces espaces sont délimités-dessinés-configurés par des lignes qui sont autant de bordures, frontières, confins. Ces lignes recoupent, le cas échéant, des barrières et limites géographiques et naturelles, mais elles sont aussi et surtout symboliques. Ce sont les lignes-repères du géographe, les latitudes, la ligne de l’Équateur. Ce sont aussi des lignes chargées de valeurs et d’affects, à l’instar des lignes de démarcation entre espaces ethniques et culturels et des frontières nationales discutées et disputées.

Cette articulation entre espaces réels et lignes imaginaires est particulièrement visible dans le cas de l’Équateur, dès sa naissance en tant que république indépendante en 1830. L’Équateur, en effet, ne doit pas son nom à un passé chargé d’histoire comme la plupart de ses voisins, mais à un repère géographique, la ligne équinoxiale qui le traverse au nord. L’équatorianité, ce génie qui caractériserait l’âme de la nation Équateur et la différencierait de ses voisins, est posée comme foncièrement territorialisée dès ses origines. Il est à cet égard significatif, voire symptomatique, que le président populiste Abdalá Bucaram, en 1996 encore, lors de son discours d’investiture, clame, non sans fierté : « Vous vous trouvez à la moitié du monde ».

L’articulation entre espaces et lignes permet aussi de cerner des problématiques identitaires dans le cas des pays voisins également, dont l’histoire officielle s’appuie sur la narration de frontières mouvantes et de reconfigurations territoriales. On pense bien sûr au cas bolivien, mais l’étude de l’impact des déplacements des lignes entre Pérou et Équateur, entre Colombie et Pérou, peut également s’avérer éclairante. Un impact visible dans le territoire redessiné, dans les cartes, certes, mais également dans la production culturelle, à travers des questionnements récurrents posant la question de la nacionalidad.

Les lignes, réelles comme imaginaires, dessinent des espaces de tension et d’affrontement qui, d’une part, établissent des résistances et affirment des différences et, d’autre part, permettent d’échanger, de modifier et de faire interagir des identités sociales et culturelles. Ces lignes, quelles sont-elles ? Comment s’articulent-elles ? Quelles sont les valeurs dont elles se chargent ? Quels espaces identitaires autant que politiques et sociaux dessinent-elles ?

C’est dans cette perspective que nous aborderons, dans toute leur complexité et leur variété, les phénomènes de territorialisation/déterritorialisation/reterritorialisation :

Qui sont les acteurs des territorialisations/déterritorialisations/reterritorialisations ? Comment s’approprient-ils (notamment à l’époque coloniale) et se réapproprient-ils les espaces ? Comment les lignes qu’ils (re)dessinent évoluent-elles ?

Quels sont les instruments de la reconfiguration des espaces ? De la médiatisation des frontières à la fois figées et mouvantes, matérialisées (pays) et/ou imaginaires (entre individus) ?

Comment l’articulation entre les espaces réels et les lignes imaginaires redéfinit-elle les limites, frontières, confins, ainsi que les déplacements et circulations entre ces espaces et ces lignes ?

De manière prospective, nous nous intéresserons à la portée de ces débats et de ces discours sur les limites et les frontières, sur les représentations de celles-ci, dans plusieurs domaines, notamment la création littéraire et artistique, les constructions identitaires et l’action publique. À cet égard, la journée d’étude vise à dégager des problématiques de recherche ultérieures.

Les axes privilégiés

Ces lignes et espaces chargés de valeurs et, dans certains cas, resignifiés supposent l'étude de diverses constructions affectives. La notion de « communauté imaginée » introduite en études culturelles par B. Anderson (1983) est ainsi à prendre en considération, notamment en ce qui concerne les lignes-frontières. Quelles sont les nouvelles dynamiques sociales et culturelles qui en résultent ? Comment ces nouveaux « espaces », réels ou imaginaires, chargés d’affects, sont-ils instrumentalisés ?

À ce titre, les phénomènes de « communautarisation » ou « d’ethnicisation » des espaces pourront être analysés. Les études portant sur les éléments iconographiques/sémiologiques qui marquent les limites d'un territoire à un autre seront privilégiées. Mais ces phénomènes posent aussi la question de l’ethnogenèse et, partant, des « contours » de nations (ré)inventées. Comment celles-ci se délimitent-elles et comment caractérisent-elles le nouvel espace social/ethnique/culturel ?

Enfin, poser la question des lignes imaginaires, c’est aussi interroger la notion des confins. Les limites sont rarement franches et, plus que le passage d’un territoire à un autre de manière abrupte, des espaces de transition se forment, chargés d’ambivalence : espaces d’échange mais aussi espaces incertains, car déjà périphériques et soumis à des influences multiples.

Les espaces urbains en offrent de bons exemples : le passage d’une limite de la ville qui semble aujourd’hui fermée à celle de tiers-espaces qui, dans le contexte de forte croissance démographique, interroge sur la capacité à établir une limite de l’urbain, marque l’urbanisation contemporaine accompagnée des représentations de désordre, des imaginaires des confins comme zone grise, trouble, inquiétante. La peinture et la littérature illustrent ces espaces propices aux rumeurs et aux légendes urbaines (« el violador del Pichincha » à Quito), mais aussi à des processus de stigmatisation de populations urbaines considérées comme non citadines.

Cette question rejoint celle de la création des limites municipales, lignes de disputes, lignes définissant des privilèges et un pouvoir. Ces créations interrogent sur les savoirs formels et informels, imaginaires et représentations de l’espace local, mobilisés pour justifier tel ou tel tracé.

À l’échelle nationale, les confins sont bien sûr des enjeux de pouvoir, pour réaffirmer une territorialité ou s’en assurer le contrôle. Ici, la frontière nationale peut commencer bien à l’intérieur, avec l’organisation de contrôles à l’entrée de la province frontalière, par exemple.

Mais les confins dessinent aussi des frontières incertaines dans les cas andins. En effet, certains territoires ont des limites méconnues, indéterminées et non visibles dans le paysage, tant à l'échelle nationale que provinciale. Les différentes formes de gestion du risque peuvent définir un mode de territorialisation des confins et un moyen d’en réduire l'incertitude. 

Nous laisserons volontairement de côté la question des territoires « virtuels », même si le développement de nouvelles technologies a entraîné l’émergence de territoires supposés abolir les frontières du monde « réel », mais qui n’en établissent pas moins de nouveaux imaginaires et de nouvelles représentations. Fonctionnant à partir d’une organisation en réseaux, lesquels déplacent la notion « traditionnelle » de territoire, l’impact du cybermonde (ou cyberespace) est considérable, mais il sera envisagé ultérieurement comme objet d’analyse, dans le cadre d’une autre journée d’études.

Originalité de l’approche développée

Tout d’abord, la période étudiée est inscrite dans un temps long, de la période coloniale à la période actuelle. En l’occurrence, il s’agira de voir comment l’étude de ces espaces et ces lignes, réelles comme imaginaires, et surtout leur articulation dans le temps, rendent compte de formation d’identités collectives et d’imaginaires qui, depuis la période coloniale, nourrissent les « communautés imaginées » criollas puis nationales. L’objectif est de comprendre les modalités de la construction, de l’évolution voire des mutations des représentations spatiales. Il s’agit de cerner les formes et les manifestations de ruptures et/ou de continuités éventuelles.

Par ailleurs, cette journée d’études est portée par deux enseignants-chercheurs de deux disciplines et sections CNU : 23 et 14. Il s’agit, par cette alliance de la géographie et des études hispaniques, d’apporter de nouveaux éclairages sur « Déplacements et reconfigurations des territoires », thème fédérateur du CRIIA, et « Développement et environnement » de l’UMR 8586 Prodig – IRD Paris 1 – Panthéon Sorbonne.

Enfin, pluridisciplinaire, la journée d’études développera des approches complémentaires, issues de la littérature, science politique, histoire, sociologie anthropologie, migration studies, études culturelles, au-delà de la géographie et de la civilisation latino-américaine.

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Dernière mise à jour le 12/06/2020 - 13:31