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Journée d’études HCTI – groupe Amériques - frontières

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Résumés

 

Mohamed SAKI, HCTI, Université de Bretagne Occidentale, « Border », « boundaries » et « frontiers » dans l'imaginaire étasunien

L’objet de cette communication est de considérer les trois concepts suivants : « borders » », « boundaries » et «  frontiers ». Je montrerai comment ces trois concepts tentent de rendre compte de réalités mouvantes, prises dans des évolutions souvent imprévisibles. Je mettrai en évidence les visions distinctes, et parfois, antagonistes de la territorialité qui les sous-tendent en montrant comme chaque terme (re)définit à la fois sémantiquement, politiquement et conceptuellement des bornes qui délimitent, intègrent et excluent. Je considérerai, dans un premier temps, les étymologies de ces trois concepts, leurs différences et leurs évolutions. Ma présentation s’attellera à montrer comment chaque concept peut désigner des frontières naturelles, historiques, ethnico-culturelles à partir de présupposés différents. Je montrerai que la richesse sémantique et conceptuelle de « borders » », « boundaries » et « frontiers » reflète les différentes conceptualisations historiques, philosophiques, géographiques et culturelles des limites qui séparent les entités humaines entre elles.

 

Geneviève DRAGON, CELLAM, Université de Bretagne – Rennes 2, De la borne au mur : la frontière entre le Mexique et les États-Unis, histoire d’un palimpseste géographique

Ce projet de communication se propose d’interroger la notion de « frontière » par le récit de la construction de la ligne frontalière entre le Mexique et les États-Unis, construction que nous envisagerons dans ses deux dimensions, concrète et symbolique.

La frontière entre le Mexique et les États-Unis existe officiellement depuis 1848 et le traité de Guadalupe Hidalgo qui signale la fin de la guerre du Mexique. Cette frontière est avant tout une ligne sur une carte, fruit d’une situation géopolitique conflictuelle et douloureuse qui détermine deux territoires nationaux. Pour tracer cette ligne dans le sol du désert et au cœur des méandres du Rio Bravo, les deux pays mobilisèrent conjointement deux équipes pour mener à bien l’élaboration de la frontière, qui, au 19ème siècle, n’était symbolisée que par des bornes, border monuments, dressées contre l’érosion du désert et les vandalismes des indiens et des contrebandiers. Elles furent à plusieurs reprises reconstruites, déplacées, complétées et aujourd’hui, on les trouve encore contre la frontière devenue mur à présent, évocation à la fois du passé et symbole d’une séparation actuelle.

Retracer l’histoire de ces bornes nous permettra ainsi d’envisager la frontière et ses mutations, de la borne à la ligne, et de la frange diffuse à la fermeture du mur. La frontière se donne ainsi véritablement comme construction, c’est-à-dire une configuration tant géographique que culturelle, en d’incessants allers-retours entre la carte et le territoire. C’est ce qui fonde, nous semble-t-il, l’idée d’un palimpseste géographique, historique et symbolique.

 

François GAVILLON, HCTI, Université de Bretagne Occidentale, Malintzin, Coatlicue, et l’oiseau chanteur : la frontière comme entre-deux

Cette communication se propose de concevoir la frontière, et plus particulièrement certaines des frontières de l’histoire, des cultures, et des espaces américains, non comme ligne de démarcation mais bien plutôt comme espace de contact, lieu de l’entre-deux.

• Sur un plan historique, la pénétration colonisatrice européenne dans les Amériques a été décrite comme donnant lieu à deux types de frontières : frontières d’exclusion, frontières d’inclusion (Hine, Faragher) où le métissage produit des réalités biologiques, culturelles et sociales inédites ;

• Sur le plan identitaire et social, voire anthropologique, vivre (sur) la frontière mexicano-américaine, révèle une expérience de l’entre-deux, de la tierra entre medio, de l’in-between, que désigne l’ancien vocable nahuatl nepantla (Anzaldúa, Mora), expérience propre à fonder une nouvelle conscience, métissée, dépassant le dualisme de la pensée anglophallocentrique, una conciencia de mujer (Mora), où s’originerait, pour Anzaldúa, une nouvelle race (La Nueva Mestizaje) ;

• Sur un plan écologique, plusieurs branches de l’écologie scientifique (écologie de l’espace, des biomes, écologie des systèmes) interrogent la question de frontière, de bord(-ure) (edge effect), faisant apparaître des zones de transition (écotones, Odum), des effets de lisière (différents modèles de contact-pénétration), posant la question de l’enrichissement, ou de la fragilité des zones-seuil.

Se peut-il que partout où des frontières, politiques ou naturelles, existent, un schéma de zone d’interface apparaisse ? Se peut-il que de la violence du métissage imposé, du choc de systèmes, culturels, linguistiques, voire écologiques… différents, cette zone de transition produise quelque chose d’inédit, quelque chose de plus ?

Du moins s’accordera-t-on à penser que, pour que l’expérience de la différence et la jouissance de l’autre restent possibles, il importe de penser les frontières comme des lignes nécessaires, mais aussi comme les entre-deux qu’elles sont : poreuses, favorisant l’échange et la découverte ; c’est en ce sens que la frontière est « bonne à penser » et « bonne à vivre » (Debray).

 

Nelly ANDRÉ, HCTI, Université Bretagne Sud, « Cuentos de frontera », Frontière péruano-équatorienne. La frontière selon le peuple

Soutenue par le Projet Binational de communication radiophonique pour la Paix, l'Intégration et le Développement entre le Pérou et l’Équateur, l'initiative de réaliser un concours de nouvelles dans le but de rapprocher ces deux peuples de part et d'autre de la frontière péruano-équatorienne a permis la publication de deux volumes de nouvelles intitulés Cuentos de frontera. Il s'agit donc d'un nouveau produit de Paix et de Concertation développé dans le cadre des Accords de Paix signés en octobre 1998. Ce concours était ouvert à tous ceux qui souhaitaient proposer leur vision de la frontière, professionnels ou simples citoyens.Ainsi, à un projet de guerre et de rupture de la communication, ils leur ont opposé un projet de recréation de la communication à travers la radio. Utiliser l'espace frontalier pour parler de sentiments, d'humanité accentue cette volonté de fraternité entre ces deux pays. Estos cuentos, han nacido del interés y la voluntad de dos pueblos, que quieren volver a restablecer las relaciones que existieron entre ellos, antes de los conflictos armados. Han sido poco más o menos cincuenta años de conflicto, pero en esos 50 años, unos y otros nos hemos dedicado no sólo a impedir las relaciones normales entre estos dos pueblos vecinos, sino a destruirlas y a hacer nacer, en lugar de entendimiento, odio. Las bombas, las balas, los tanques, destruyeron lo físico: puentes, carreteras, incluso lo físico de las personas. Pero anteriormente a estos tanques y estas bombas, a nivel político y social se habían roto, destruido, las relaciones e intentado sembrar el odio, que hiciera posible los tanques y las bombas[1].

Cela dit, en abordant cette notion de frontière, nous ne pouvons pas éluder le fait que la frontière limite et délimite, sépare et unit. Elle constitue une séparation entre un avant et un après, un ici et un ailleurs, Moi et l'Autre. « Fuente de conflictos y tragedias, la frontera geopolítica condiciona la existencia de naciones y conforma, en el caso del conflicto peruanoecuatoriano, la noción lacaniana de historia, o sea el hecho de que la historia es el pasado en tanto se historiza en el presente[2] ». Abril Trigo, dans son article « Fronteras de la epistemología, epistemologías de la frontera », propose une nuance entre « frontera » et « frontería » (frontière vs frontera) ; selon lui,La frontera define territorios, la frontería dibuja paisajes; la frontera fija identidades, la frontería abre relaciones; la frontera delimita espacios, la frontería articula lugares. La frontera tiene estatuto jurídico, militar, penal, la frontería habilita prácticas; la frontera legisla la razón de Estado, la frontería es indiferente a la Nación; la frontera es marca de la Historia, la frontería habilita memorias fragmentarias[3]Ainsi, à partir de cette approche de Trigo, j'analyserai les 42 nouvelles qui composent ces deux volumes de Cuentos de frontera dans le but de proposer une définition de la frontière selon le peuple.

 

Maria José FERNÁNDEZ VICENTE, HCTI, Université de Bretagne Occidentale, « L’art de faire bouger les frontières ». Réflexions autour des rapports entre État, Nation et migrations

L’un des paradigmes de l’État-nation reste sa volonté de faire coïncider territoire et nation, ce qui établit une séparation entre deux types de population : celle qui vit à l’intérieur des frontières de l’État et celle qui, tout en ayant la nationalité et/ou la citoyenneté octroyées par ce même État, vit en dehors de ses frontières.

Depuis les origines de l’État-nation, la question de la mobilité a ainsi toujours été au cœur de la gestion d’une nation[4]. État-nation et mobilité ne sont donc pas incompatibles ; bien au contraire, comme l’affirma le sociologue Abdelmalek Sayad : « penser l’immigration (ou l’émigration), c’est penser l’État. C’est l’État qui se pense lui-même en pensant l’immigration (ou l’émigration) […]. Dans le cas des migrations internationales […] tout se joue à travers cette ligne de partage […] qu’est la frontière entre le national et le non-national, distinction qui est au principe même de la constitution de l’État national, de l’État-nation […]. »[5]. Migration et nation sont ainsi profondément imbriquées ; elles brouillent les frontières et complexifient les rapports entre les agents étatiques et les individus, et ce dans la mesure où l’immigration présuppose la présence de « non-nationaux » au sein d’un territoire « national », inversement, l’émigration serait l’absence au sein d’un « ordre national » de certains de ses « nationaux ».

Si cette imbrication marque les discours et les actions étatiques, elle a également des retombées sur les migrants eux-mêmes. Pour ces derniers, et paraphrasant à nouveau la pensée de Sayad, « […] illusio collisio, l’immigré est ici et là-bas. Il est présent et absent, ou en inversant les termes, il n’est ni ici ni là-bas, ni présent ni absent ; il est deux fois présent et deux fois absent […]. C’est l’un de nombreux paradoxes de l’immigration : absent là où on est présent et présent là où on est absent. Doublement présent […] et doublement absent »[6].

Le but de cette communication est donc de réfléchir à la manière dont la mobilité des populations, et notamment les phénomènes migratoires, ont tendance à brouiller les frontières entre l’État et « sa » nation.

[1] Paco Muguiro Ibarra, Cuentos de frontera 2, Perú, CARE, 2004, p. 7

[2] Iris M. Zavala, “Escribir desde la frontera”. En línea: http://www.ensayistas.org/critica/teoria/debates/iris-zavala.htm

[3] Abril Trigo, “Fronteras de la epistemología: epistemologías de la frontera”, Papeles de Montevideo, n° 1, 
junio de 1997, Ediciones Trilce, p. 81.

[4] Sur la question, voir par exemple: Noiriel G., “Les pratiques policières d’identification des migrants et leurs enjeux pour l’histoire des relations de pouvoir”, in État, nation et immigration :  vers une histoire du pouvoir, Socio-histoires, Paris, Belin, 2001, p. 331-348.

[5] Sayad A., « Le retour, élément constitutif de la condition de l’immigré. », Migrations société, vol. 10, no 57, mai-juin 1998, p. 27-28.

[6] Op. cit. p. 28.

Dernière mise à jour le 17/01/2018 - 14:40